Internet peut-il être un outil de libération?

Un intéressant Séminaire s’est tenu au Laboratoire Communication et Politique (LCP) du CNRS à Paris le 8 avril 2011. Ce fut une occasion de déconstruire l’idée stéréotypée, et largement véhiculée dans les médias, de l’existence de « révolutions 2.0 » qui seraient à l’origine du « printemps arabe ». Le sous-titre du Séminaire (organisé par Aurélie Aubert et Jamil Dakhlia) annonçait mieux les nuances des débats tenus pendant la journée : « Rôles, usages et limites des réseaux sociaux dans les soulèvements du monde arabe et en Iran ».

Je laisse à d’autres participants le soin de rédiger un compte-rendu détaillé de cette Journée. Je voudrais plutôt mettre en relief certaines idées exprimées et qui m’ont particulièrement interpellées. Dans le billet d’aujourd’hui, j’insisterai sur la question:

Internet peut-il être un outil de libération?

Plusieurs intervenants ont fait référence à l’ouvrage The Net Delusion: The Dark Side of Internet Freedom publié au début 2011 par le blogueur d’origine biélorusse Evgeny Morozov. Intéressé par la place d’Internet dans la politique internationale, cet auteur s’en prend à ceux qu’il appelle les « cyberutopistes » (une catégorie assez floue qui amalgame une série très large et très hétérogène d’acteurs). L’expression « cyberutopistes » désignerait un groupe de technologues naïfs qui ne verraient dans le Net qu’un instrument drapé de vertus émancipatrices. Selon Morozov, les « cyberutopistes » exagèrent le rôle libérateur joué par Internet dans les soulèvements arabes. Ce serait d’abord le chômage et la crise économique qui expliqueraient les mouvements de révolte. Quant à Internet, ce dispositif serait de plus en plus utilisé par les gouvernements autoritaires et les dictatures pour traquer et repérer les opposants, de manière à pouvoir les emprisonner ou du moins, les neutraliser.

Morozov trace un portrait largement caricatural: les dissidents politiques à l’origine des soulèvements arabes et qui ont utilisé l’infrastructure Internet, les blogs, les réseaux socionumériques, Twitter et les téléphones mobiles pour se parler, communiquer, se concerter, échanger des informations pratiques, s’organiser, se coordonner ne sont pas aussi naïfs que Morozov veut bien le croire. Il me semble que cela tombe sous le sens: le dispositif Internet est d’abord un instrument, un ensemble d’outils extrêmement utiles et efficaces pour assurer la coordination du mouvement social. La Toile a permis à la jeunesse des pays arabes d’échanger rapidement des opinions et des arguments politiques dans de multiples microsphères publiques, hétérogènes, polyvalentes. Ces échanges multiples, rapides, transfrontières ont suscité les soulèvements à travers l’amplification d’une opinion publique qui était déjà présente dans la dissidence, par exemple dans la militance au nom des droits de l’Homme.

Vouloir absolument opposer une fonction « libératrice » et une fonction « d’oppression » de la technologie Internet relève d’une pensée déterministe qui s’avère encore plus simpliste que la soi-disant naïveté des « cyberutopistes » dénoncée par Morozov. Ensuite, la situation est différente dans chaque pays: Tunisie, Égypte, Lybie, Iran, Soudan, Chine, Russie… Il apparaît nécessaire de produire des analyses situées et précises pour chaque pays. Morozov a choisi d’insister sur les pratiques de récupération des médias sociaux par les gouvernements autoritaires et les dictatures. Ces pratiques de surveillance ouvrent sur de nouvelles manières de censurer les dissidents (la censure deviendrait « personnalisée » dans un tel contexte de traçage sophistiquée) et de produire des messages ciblés de propagande. C’est évident que cette dimension n’est pas négligeable et qu’elle doit être prise en compte dans l’analyse de la place d’Internet dans le contexte géopolitique actuel. Mais cet éclairage analytique sur cette dimension oppressive du dispositif ne doit pas faire oublier les capacités émancipatrices citoyennes avec lesquelles les pratiques du dispositif Internet peuvent entrer en résonance. Lire la critique des thèses de Morozov par l’activiste canadien Cory Doctorow

Serge Proulx

Le 13 avril 2011.

Powered by Qumana

Ce contenu a été publié dans Non classé. Vous pouvez le mettre en favoris avec ce permalien.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *