WikiLeaks: l’idéologie de la communication en action

Voici le compte-rendu in extenso d’une entrevue accordée le 20 décembre 2010 au journaliste indépendant Vincent Rességuier. Des extraits de cette entrevue seront publiés dans le magazine Le Trente, organe de la Fédération professionnelle des journalistes du Québec (FPJQ).

WikiLeaks ou l’idéologie de la communication en action

 – Questions à Serge Proulx

WikiLeaks se présente comme une forme de journalisme citoyen ou journalisme participatif. Avec la publication des câbles diplomatiques américains, soit des documents qui ont été en quelque sorte dérobés, est-ce que l’on peut y voir une forme plus virulente du genre ?

Serge Proulx: Je n’emploierais pas spontanément les termes « journalisme citoyen » ou « journalisme participatif » pour décrire les actions du site WikiLeaks. Il s’agit d’un site dont l’objectif est de disséminer vers le grand public de l’information jusque-là cachée aux publics par les gouvernements ou par les grandes entreprises (informations secrètes ou « classifiées »). Le projet de WikiLeaks est de s’attaquer au pouvoir des États et des grandes corporations. Nous sommes ici davantage dans une tradition de pratiques hackers. Le site WikiLeaks est un site activiste plutôt que journalistique. D’ailleurs, Julian Assange, le fondateur de WikiLeaks, citoyen australien qui a 39 ans aujourd’hui, est devenu hacker dès l’âge de 16 ans: il avait piraté à l’époque le site de Nortel et ceux du Ministère américain de la Défense. À la même époque, il avait fondé le groupe des « subversifs internationaux ». Il a été l’objet en 1991 de 31 chefs d’accusation liés à des pratiques de piratage informatique, mais il a été libéré faute de preuves. Dans le cas du journalisme citoyen ou participatif, il s’agit plutôt de pratiques de production, de traitement ou de diffusion d’information qui se rapprochent plus directement de l’univers journalistique. Les journalistes citoyens sont des internautes qui ne sont pas des journalistes professionnels mais qui utilisent les outils du Web 2.0 pour développer des pratiques d’information et de communication alternatives. De simples utilisateurs participent ainsi de façon coopérative à la publication en ligne et au traitement d’une information de type journalistique.

Dans le cas de WikiLeaks, il y a évidemment une articulation avec l’univers journalistique mais le site constitue en quelque sorte une première source d’informations qui seront ensuite traitées et filtrées par des journalistes professionnels ou encore, par des amateurs. En décembre 2006, WikiLeaks diffuse son premier document (signé par un chef rebelle somalien) ; en mars 2008, le site diffuse la vidéo jusque là tenue secrète d’une attaque de soldats américains en Irak qui avait fait dix-huit morts en juillet 2007, dont deux journalistes de l’agence Reuters. Puis, en 2009 et 2010, le site acquerra une notoriété mondiale en diffusant les récits de soldats américains stationnés en Irak et en Afghanistan. Jusque-là, WikiLeaks cherchait à assumer seul les activités de filtrage et de contrôle des informations mais déjà le site avait contacté des journaux connus et crédibles pour participer aux activités de contrôle et d’authentification des informations.

Avec l’annonce de la diffusion des 251 287 télégrammes diplomatiques en novembre 2010, la très grande quantité des informations a obligé WikiLeaks à modifier ses méthodes de travail. Il a donc confié à cinq grands quotidiens réputés internationalement, la tâche de « donner du sens » à ces informations. Ces quotidiens (Le Monde ; The New York Times ; The Guardian ; Der Spiegel ; El Pais) ont pu ainsi regrouper les informations par thèmes et confier à des journalistes professionnels spécialisés sur ces thèmes, la tâche de filtrer, choisir et traiter systématiquement les informations retenues afin de pouvoir leur donner le meilleur contexte d’interprétation possible. Il va sans dire qu’au fur et à mesure de leur diffusion sur la Toile, les citoyens ordinaires qui le souhaitent peuvent aussi choisir de lire directement les câbles sans passer par le travail de médiation des journalistes professionnels. Du côté de ces derniers, nous sommes devant l’émergence d’une forme nouvelle de journalisme, partiellement distincte du journalisme d’investigation tout en s’en rapprochant: le « journalisme de données » (data journalism) qui consiste à analyser systématiquement de très grandes bases de données. Il s’agit d’une nouvelle forme de journalisme d’investigation du fait de la très grande quantité d’informations qu’il est nécessaire de traiter.

– Que pensez-vous de la collaboration entre journalistes traditionnels et « journalistes citoyens » ?

Serge Proulx: Encore une fois, il s’agit d’une articulation nouvelle entre d’un côté, des activistes de l’internet qui, agissant au nom d’une idéologie de la transparence, diffusent des informations tenues jusque-là secrètes au nom de la raison d’État, et de l’autre côté, des journalistes professionnels appartenant à des quotidiens réputés et qui ont accepté de faire le travail de filtrage et d’interprétation des informations. Il me semble que cette articulation propose le meilleur des deux mondes: l’accès libre à des informations cachées et un traitement journalistique professionnel qui assure une crédibilité solide au processus.

– Est-ce qu’il y a des éléments qui vous permettent d’imaginer l’avenir de cette collaboration entre journalistes professionnels et journalistes citoyens (qui se font eux-mêmes le relais de citoyens) ?

Serge Proulx: Je pense que les sites publics de diffusion d’informations secrètes vont se multiplier dans un proche avenir. Il y avait déjà depuis 1996 le site Cryptome.org ayant une vocation analogue à WikiLeaks, mais qui n’a pas connu la même notoriété. L’année 2011 verra la création définitive et l’expansion du site OpenLeaks qui, prétendent ses fondateurs (des dissidents de WikiLeaks), sera davantage transparent et plus démocratique dans son fonctionnement que le site de Julian Assange. Ces nouveaux sites réussiront sans doute à diffuser des informations secrètes et inattendues tenues jusqu’ici cachées non seulement par les gouvernements et leurs armées, mais aussi par de grandes bureaucraties et par de grandes entreprises. Je pense en particulier aux grandes banques qui deviennent de plus en plus la cible privilégiée des activistes dans un contexte de domination du capitalisme financier à l’échelle mondiale. Cette domination transnationale des banques est fondée sur des pratiques de spéculation qui sont favorisées par le recours systématique aux technologies numériques et à des algorithmes mathématiques sophistiqués (à la source des « produits dérivés » notamment). Le fait que ces pratiques spéculatives soient ancrées dans l’univers numérique ouvre la porte à des fuites informatiques éventuelles qui pourraient s’avérer potentiellement subversives en regard du système économique mondial. Dans ce contexte, le rôle critique des journalistes pourrait devenir névralgique et en même temps de plus en plus difficile à tenir dans le contexte du mouvement toujours plus grand de privatisation et de concentration des entreprises de presse.

– D’ailleurs, faut-il voir Wikileaks comme des potentiels spécialistes du « crowdsourcing », (Julian Assange parle de “service de renseignement du peuple”) ?

Serge Proulx: Le fonctionnement de Wikileaks opère effectivement selon une logique du crowdsourcing. Le site invite quiconque possédant un accès à des informations privilégiées ou secrètes, à verser ces informations sur le site. Le site devient un véhicule, un média, favorisant une dissémination systématique de ces informations secrètes auprès des publics les plus larges, une fois ces informations vérifiées et authentifiées.

– Selon vous, les journalistes doivent-ils s’inquiéter ou se réjouir de l’existence de sites comme Wikileaks ?

Serge Proulx: Je pense avoir montré que cette nouvelle articulation entre activistes de l’internet et journalistes professionnels constitue une « combinaison gagnant / gagnant » pour les deux groupes d’acteurs. Cette articulation nouvelle constitue un dispositif intéressant pour assurer une meilleure circulation de l’information dans les sociétés démocratiques.

– En tant qu’outil, Internet offre-t-il plus de possibilités que les moyens utilisés jusqu’ici par les citoyens qui veulent diffuser des informations confidentielles ou secrètes ?

Autrement dit, le « crowdsourcing » peut-il connaître une période de prospérité grâce à Internet ?

Serge Proulx: Il est fort probable que ces pratiques de dévoilement d’informations secrètes risquent de connaître une expansion du fait des grandes facilités du dispositif Internet pour disséminer sans régulation des informations à l’échelle planétaire. Les mécanismes de régulation restent limités sur la Toile. Ce qui surgit dans l’univers Internet ce sont davantage des pratiques d’autorégulation, les internautes étant très nombreux à réagir et à corriger les informations qui leur paraissent fausses ou non fondées. Pensons à l’encyclopédie en ligne Wikipédia par exemple. Internet devient le lieu virtuel d’où surgissent de multiples microsphères publiques, plurielles de par leur forme, hétérogènes de par leurs postures idéologiques. Ces microsphères virtuelles deviennent des espaces de discussion, d’échange et d’argumentation qui prolongent les lieux habituels de discussion politique (famille, cafés, bureaux, collèges et universités). Tant qu’il n’y aura pas d’instances politiques précises assurant une gouvernance transnationale de l’économie mondialisée — et nous semblons très éloignés de cette éventualité — la Toile aura de beaux jours devant elle. Il semble très difficile en effet, voire impossible, de réguler Internet à l’échelle mondiale.

– Dans votre ouvrage « L’explosion de la communication à l’aube du XXIe siècle » (Boréal, 2002, p. 327 et suivantes), vous parlez de l’alliance idéologique entre libéraux et libertaires. Parmi les conséquences que vous anticipez, celle relevant d’un désir d’avoir un maximum d’informations accessibles librement et gratuitement sur la toile, quelles soient d’ordre privé ou public, dans les domaines politique, diplomatique, commercial, etc. Vous parlez aussi « d’apologie de la libre circulation des informations ».

            – Pouvez-vous nous expliquer ce contexte ?

– Wikileaks entre-t-il dans cette conception particulière de l’information ?

            – L’existence de Wikileaks est-elle en partie légitimée par ce courant de pensée ?

Serge Proulx: L’utopie fondatrice d’Internet — partagée à la fois à l’époque par les jeunes hackers et par les scientifiques universitaires qui inventaient de manière conjointe le dispositif sociotechnique — consistait en une utopie de la communication, coïncidant avec ce désir d’avoir un accès libre et gratuit à un maximum d’informations sur la Toile, que ces infos relèvent de n’importe quel domaine des savoirs. En 1989, lors de la première publication de l’ouvrage que vous mentionnez, écrit en tandem avec mon collègue Philippe Breton, nous avions formulé l’hypothèse que l’ancrage idéologique de cette pensée utopique consistait en une « idéologie de la communication » qui allait chercher son inspiration à la fois du côté de la Côte Est des États-Unis avec la cybernétique de Norbert Wiener et du côté de la Côte ouest américaine à travers les mouvements des contre-cultures californiennes. En 1995, deux chercheurs londoniens, Richard Barbrook et Andy Cameron, publièrent un texte décrivant ce qu’ils appelèrent « l’idéologie californienne ». Celle-ci coïncide avec ce que nous avions appelé l’ « idéologie de la communication ». L’ « idéologie californienne » ayant émergé dans les années soixante et soixante-dix autour de la Baie de San Francisco, combinait à la fois la pensée systémique et cybernétique, un parti pris politique anti-autoritaire et anti-étatique, fruit d’une alliance paradoxale entre libertaires et néolibéraux, de même qu’une adhésion sans bornes à un déterminisme technique prenant la forme d’une croyance dans le fait que c’est la libre circulation de l’information assurée par les technologies informatiques qui constituerait la pierre angulaire de tout projet de transformation en profondeur de la société.

Je dirais qu’aujourd’hui Google, Facebook et WikiLeaks constituent les figures les plus achevées — quoiqu’en perpétuelles modifications — de cette idéologie californienne de la communication.

– Dans le même ouvrage, vous estimez que le développement d’Internet peut être lié à une soif intense de transparence, notamment en termes politiques.

–  Pouvez-vous nous expliquer ce contexte ?

– De votre point de vue, comment devons nous situer WikiLeaks par rapport à cette volonté grandissante de transparence ?

Serge Proulx: L’une des dimensions constitutives de l’idéologie de la communication est précisément liée à cette soif de transparence politique. Internet a été fondé autour d’un projet de libre circulation de l’information, cet accès accru aux sources d’information suscitant par le fait même un mouvement des forces organisées de la société civile vers une demande de plus en plus forte de transparence sociale quant au fonctionnement des gouvernements et des grandes bureaucraties. À travers l’omniprésence de reportages médiatiques sur les diverses facettes du pouvoir, les citoyens des sociétés démocratiques en viennent petit à petit à prendre conscience des nombreuses stratégies du secret et des tactiques d’opacité qui sont mobilisées par les gouvernements et les grandes organisations (comme les banques par exemple) pour maintenir leur hégémonie sur les collectivités. L’ensemble des activités du site WikiLeaks s’effectue ainsi au nom de cette demande de transparence à l’égard du fonctionnement du pouvoir, demande qui trouve une résonance auprès des publics citoyens. WikiLeaks adresse en quelque sorte aux personnels politiques une injonction à la transparence politique.

En même temps, il faut bien voir que le fonctionnement des collectifs au niveau de la sphère publique ou la bonne marche de nos interactions quotidiennes dans la sphère privée ne pourraient fonctionner dans un régime de transparence totale. Le maintien de rapports sociaux harmonieux suppose l’existence de zones respectives de secret dans la gestion des relations humaines. Ainsi, les relations diplomatiques entre pays amis ou entre pays adverses exigent qu’une partie de la communication s’effectue sous le saut du secret. Idem pour la gestion des relations interpersonnelles qui exige le maintien de zones d’intimité intrapersonnelle.

L’idée d’une planète qui fonctionnerait en complète transparence est une idée dysfonctionnelle et utopique. Mais cela ne veut pas dire pour autant que les citoyens doivent accepter passivement l’opacité grandissante dans laquelle ils se trouvent placés par les États et les grandes organisations. En ce sens, l’événement WikiLeaks a entraîné une prise de conscience salutaire quant au fonctionnement encore trop opaque du pouvoir dans les sociétés démocratiques. Paradoxalement, je pense que l’événement WikiLeaks entraînera un resserrement du contrôle gouvernemental des pratiques de secret et d’opacité en matière de gouvernance et de géopolitique.

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10 Responses to WikiLeaks: l’idéologie de la communication en action

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    WikiLeaks was established in 2006 as an online stage for the protected and unknown accommodation of data by informants on the activities of intensity holders that would some way or another be hidden from general visibility and examination. It has given imperative material to insightful writers. For example, in 2010, in a joint effort with built up papers – The New York Times, The Guardian and Der Spiegel – the archives and field reports it provided shaped the reason for news inclusion uncovering a large number of unreported passings, including US armed force killings of regular citizens in the Afghan and Iraq Wars.

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    WikiLeaks discharges have assumed an essential job in uncovering government and corporate avoidances and refusals, empowering writers to maintain the open intrigue. IAMCR is committed to safeguarding the standards of the right to speak freely of discourse and the open option to know. Removal of Mr Assange, an Australian resident, and indictment by the United States government would set an unwanted point of reference that compromises the government assistance of informants and disheartens the supported guard dog job of the media in law based social orders.

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