La puissance d’agir d’une culture de la contribution

Le texte de la conférence que j’ai prononcé à Athènes le 26 mai 2011 – dans le cadre d’un colloque rendant hommage à Edgar Morin – est maintenant en ligne sur le site du MAUSS depuis le 29 juin 2011 :

http://www.journaldumauss.net/spip.php?auteur299

Extraits:

"Dans la société contemporaine, l’omniprésence d’Internet et des technologies numériques a suscité le surgissement de nouvelles pratiques de communication et d’échange marquées par les idéaux d’une culture participative et orientées vers un imaginaire de la contribution. Internet a ainsi vu naître au fil des ans une "culture de la contribution" dont les tenants ne semblent pas s’identifier aux logiques utilitaristes habituelles s’imbriquant dans des pratiques de concurrence et de compétition. Au contraire, les motivations affichées par les usagers contributeurs – des "amateurs" pour la majorité d’entre eux (Leadbeater & Miller 2004) – relèvent davantage du plaisir associé à faire partager une passion ou, parfois, de la recherche d’une reconnaissance symbolique auprès des pairs. Cette "culture de la contribution" devient ainsi la source possible de formes nouvelles d’une puissance d’agir (empowerment) parmi les utilisateurs de ces plateformes numériques."

(…)

"En me situant dans le paradigme de la complexité cher à Edgar Morin, je dirai que la forme sociale contribution ne relève ni complètement d’une logique du don, ni complètement d’une logique marchande. Nous serions ici dans une logique du "ni / ni" et simultanément dans une logique du "et / et", en ce sens que nous pourrions soutenir également que la forme contribution pourrait se définir comme étant à la fois don et transaction marchande. Sous l’angle de la logique marchande, la forme contribution doit chercher à définir sa spécificité à l’égard d’une domination de la figure d’Homo Oeconomicus. L’Homo Oeconomicus agit individuellement par intérêt calculé ; j’insiste sur la dimension individuelle (et individualiste) de cette figure qui a dominé et domine encore la pensée économique contemporaine. En effet, les "effets de réseaux" ne sont que très peu pris en compte dans la pensée économique libérale. Sous l’angle de la logique du don, et pour reprendre l’expression du sociologue Jacques T. Godbout, nous serions devant la figure alternative de l’Homo Donator. Le don suppose, comme l’a souligné Marcel Mauss, une relation de réciprocité avec une triple obligation (savoir donner, savoir recevoir, savoir rendre). Ce sont les rapports durables de réciprocité suggérés par l’Homo Donator qui constitueraient le fondement moral de la vie sociale dans de tels collectifs régis par le don. Une autre idée intéressante liée à la logique du don, c’est que le donateur n’est jamais complètement séparé de l’objet donné : le donateur habite en quelque sorte l’objet donné (Studer 2004)."

(…)

"La puissance d’agir émerge à travers le processus d’individuation des sujets humains et sociaux, avec le processus d’actualisation d’une force qui serait déjà là, dans l’être profond des hommes et des femmes, et qui réussirait finalement à s’épanouir davantage dans un tel contexte de déploiement et d’amplification d’une culture de la contribution – du moins, est-ce là notre hypothèse ambitieuse. Effectivement donc : puissance d’agir en tant que sujet et en tant que citoyen. Et comme le disait mon collègue Pierre Bouvier, cet univers Internet ouvre vers un nouvel espace de liberté. Avec le Web social, les utilisateurs des plateformes sont plongés dans une multiplicité de microsphères publiques numériques, plurielles, hétérogènes. Or, qu’en est-il des formes de l’agir politique dans un tel contexte ? Je pense que cette problématique pose effectivement la question suivante susceptible d’éclairer sous un nouvel angle le problème de la démocratie Internet : est-ce qu’un tel engagement des utilisateurs dans cet univers de la "participation médiatique" pourrait se transformer à plus ou moins longue échéance, et devenir éventuellement une véritable "participation politique" ?"

"Il y a toute une réflexion à faire sur le "printemps arabe" dans ce contexte. Je dirais qu’ici la question de fond c’est la question de ce qui peut faire "étincelle" pour embraser le mouvement social. Qu’est-ce qui fait qu’à un moment donné, ces "mouvements médiatiques" deviennent finalement un mouvement social et politique ? En d’autres mots, qu’est-ce qui peut déclencher le mouvement collectif ? Et, bien sûr, je ne pense pas que l’étincelle se trouve à l’intérieur de l’univers médiatique. Je pense que l’étincelle est plutôt liée à des mouvements d’indignation devant des situations d’injustice et de domination, et qui sont vécues profondément en tant que telles. À un moment donné, ces situations vécues deviennent insupportables pour les sujets-citoyens. Ces derniers réclament alors reconnaissance et dignité."

"Une réflexion reste à faire sur les conditions qui provoquent l’étincelle : à quel moment et à quelles conditions peuvent s’effectuer les mouvements collectifs de déplacement d’une posture relativement confortable de "devant l’écran" à des prises de risque – pouvant aller jusqu’à mettre sa propre vie en jeu – dans des manifestations collectives se déroulant dans des lieux publics physiques. Je pense qu’il y a là une réflexion importante à faire pour penser l’articulation entre mouvements sociaux et usages des plateformes numériques. Maintenant, effectivement, au niveau de l’étude de cas que nous menons au LabCMO (avec Mary Jane Kwok Choon) sur l’usage de Facebook par deux ONG de l’île Maurice, je me pose la question de l’articulation entre mise en visibilité et acquisition de pouvoir dans l’espace public. Dans le fond, dans quelle mesure est-ce qu’un accroissement de visibilité signifie vraiment un accroissement de pouvoir pour un collectif ou un mouvement social ? La visibilité médiatique pour un mouvement social ne serait-elle qu’une illusion de pouvoir ? (Thompson 2000 ; Voirol 2005). Encore une fois, il y a lieu d’approfondir la réflexion pour éventuellement identifier sous quelles conditions l’accroissement de la visibilité médiatique d’un mouvement social peut faire pouvoir."

Serge Proulx

Powered by Qumana

Cette entrée a été publiée dans Non classé. Vous pouvez la mettre en favoris avec ce permalien.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

*

Vous pouvez utiliser ces balises et attributs HTML : <a href="" title=""> <abbr title=""> <acronym title=""> <b> <blockquote cite=""> <cite> <code> <del datetime=""> <em> <i> <q cite=""> <strike> <strong>