Démocratie et numérique. De la puissance d’agir dans un monde numérique

Cet article a été préalablement publié dans Fellows n°14 en Novembre 2016 http://fellows.rfiea.fr/dossier/democratie-et-numerique/article/de-la-puissance-d-agir-dans-un-monde-numerique

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Depuis une dizaine d’années, l’avènement de ce que l’on a appelé le Web participatif a suscité beaucoup d’espoirs du côté des activistes, des artistes, des militants politiques et des mouvements sociaux. L’idée d’un Web participatif était l’une des figures issues du basculement paradigmatique que constitua la nouvelle manière de penser l’Internet à partir de la notion de « Web 2.0 », terme qui fut introduit par Tim O’Reilly lors d’un séminaire d’entreprise en octobre 2004, pour décrire d’abord en termes techniques, commerciaux et industriels une nouvelle génération de logiciels pour le Web. Dans ce nouvel environnement numérique, les usagers sont considérés comme des participants actifs dans la création/production, le remixage et la diffusion des contenus qui circulent sur la Toile (Millerand, Proulx et Rueff, 2010).

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Enfants, Ados, Adultes, Web… Pour une éducation critique au monde numérique

Conférence au CNAM, Paris, 18 novembre 2013

Avec la dissémination d’Internet, la sphère publique a pénétré dans l’espace privé des enfants et des adolescents. Cet état de fait représente-t-il une menace ou plutôt une opportunité? La dernière décennie a vu émerger l’expression médiatique d’une « panique morale » entourant l’accès des enfants à Internet. Nous sommes placés devant le paradoxe des Digital Natives : les enfants et les ados sont construits discursivement comme « experts numériques » (Net Generation, Cyberkids) et en même temps, certaines autorités visent à les éloigner du Web. Ceci pose un défi à la gouvernance d’Internet: nous avons un devoir de protéger les enfants tout en ne les excluant pas du Web. De toute manière, les jeunes sont aujourd’hui des agents actifs du Web. En questionnant nos propres pratiques d’adultes, nous pouvons développer ensemble – jeunes et adultes – des points de vue critiques sur Internet et l’univers numérique. Une éducation critique au monde numérique passe par une sensibilisation des jeunes et des adultes aux cadrages cognitifs opérés par les plateformes sociotechniques du Web.

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Les enfants mutants surfent dans l’espace public : reconfigurations de l’enfance à l’aune du numérique

Conférence au Colloque « Enfants mutants. Révolution numérique et Variations de l’enfance » (Paris, 17-19 octobre 2013)

RÉSUMÉ

Depuis le 19e siècle, l’enfance a été associée d’abord à l’espace domestique, défini comme lieu privilégié d’expression de l’attachement des parents prenant soin de leurs enfants. L’enfance était contenue dans l’espace privé de la famille, ce lieu de première socialisation se prolongeant dans l’espace scolaire. L’enfant était par conséquent exclu de la sphère publique réservée aux adultes. À partir de l’Après-Guerre, mais surtout dans le dernier quart du 20e siècle, l’explosion des médias audio-visuels et numériques marque une rupture dans cette construction sociale de l’enfance. Avec la télévision, et de manière encore plus évidente en ce début de 21e siècle, sous l’emprise des réseaux socionumériques (RSN), l’enfant pénètre de plain-pied dans l’espace public. Cette évolution représente-t-elle une menace pour la sécurité des enfants? Des parents et des éducateurs le pensent. Cette situation représente-elle au contraire une ouverture vers de nouveaux possibles pour des reconfigurations dans la définition des droits et des devoirs de l’enfance? Comment l’enfant mutant fait-il l’expérience de l’espace public? De quelles manières compose-t-il avec la grammaire de ce « parler privé-public » caractéristique des nouveaux espaces numériques où la sphère de l’intime et du privé s’enchevêtre en permanence avec la sphère publique, et où les registres de l’opinion et de la rumeur se confondent souvent avec celui de l’information. Des analyses en provenance des sciences de l’éducation et des sciences de l’information et de la communication tentent d’explorer ces nouvelles avenues. Notre approche consistera à tracer d’abord un état de lieux en ces matières, à la lumière des mutations sociologiques et anthropologiques que semblent introduire l’emprise des médias numériques dans la vie quotidienne des jeunes. Nous proposerons ensuite quelques réflexions invitant à un recadrage de la question des reconfigurations de l’enfance à l’aune du numérique.

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Participer à l’ère numérique : une puissance d’agir fragile et paradoxale

Conférence inaugurale (São Leopoldo, Brazil, 8 avril 2013)

SOMMAIRE

Dans quelle société vivons-nous aujourd’hui ? Qu’est devenue la promesse de cette « société en réseaux » associée à la dissémination d’Internet ? Le temps est venu de formuler une critique systématique de cette idée de « société en réseaux » à l’aune des développements contemporains. Tout se passe comme si nous étions contraints de « participer » à l’ère numérique. Mais que veut dire « participer » d’un point de vue culturel et d’un point de vue politique? Dans quelles circonstances et à quelles conditions pouvons-nous prétendre au développement d’une véritable « culture de la participation »? Devant la multiplication des blogs et des réseaux socionumériques, quelles conséquences la prolifération de ces dispositifs sociotechniques peut-elle avoir pour le fonctionnement de la démocratie? Le surgissement des « médias sociaux » ne serait-il que le produit d’un « effet de mode » ou, au contraire, ces nouveaux médias sont-ils là pour rester? Une « culture du bavardage en ligne » occupe les jeunes et les moins jeunes. Les dispositifs numériques ont fait naître une obsession de la présentation de soi : chaque internaute agit sous la contrainte d’une injonction à un « marketing de soi », à une « audienciation de soi », c’est-à-dire que chaque usager cherche à parler à des « audiences » personnalisées (« publics en réseaux » ou « communautés ») de manière à gagner en réputation et en reconnaissance auprès de ses pairs.

Les espaces numériques souffrent d’une surcharge communicationnelle et informationnelle. Les internautes semblent éprouver une perte de repères solides pour bien cartographier l’information et pour pouvoir « faire sens » de tous ces messages qui circulent dans le cyberespace. Que veut dire « participer activement » au développement du monde avec les outils numériques? Cette question renvoie à l’identification des conditions nécessaires pour le déploiement d’une puissance d’agir citoyenne (empowerment) dans un monde fortement connecté. Nous proposerons un cadre pour penser une capacité d’agir distribuée entre acteurs aux compétences diverses mobilisées au gré des luttes et conjonctures (hétérarchie). Cette agentivité citoyenne s’appuie sur les différents moyens techniques disponibles dans une situation donnée, moyens mobilisés en association avec d’autres acteurs et d’autres collectifs. Dans un contexte de transformation de l’univers numérique (dispositifs plus intelligents, pouvoir invisible important des algorithmes ancrés dans les dispositifs, émergence des technologies numériques invisibles) où la puissance d’agir citoyenne apparaît fragile et paradoxale, le temps est venu de reconsidérer la dialectique de l’aliénation et de l’émancipation au temps d’un capitalisme cognitif, tout comme la problématique de l’appropriation individuelle et sociale des technologies de l’information et de la communication.

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Social media as tools of resistance: disseminating the voice of the multitude

Seattle     AoIR   Internet Research 12.0     October, 12th, 2011

Resistance and Technology Roundtable

Part 2: Leveraging Technologies of Resistance

Social media as tools of resistance: disseminating the voice of the multitude

I would like to say first why I’m not at ease with expressions like « Facebook Revolution » or « 2.0 Revolution ». These expressions reflect a determinist epistemology, a techno-determinist way of thinking suggesting that it is the 2.0 technology that is the very source of explanation of social transformation. Within that deterministic paradigm, for a social revolution to happen in a specific country, activists just have to implant Facebook and Twitter devices in that country, and the social revolution will happen at a moment or another. It’s not that simple!

The reasons why social revolts happen are numerous and complex, and the action of technology has to be put in a context where many explaining factors are to be taken in account. In countries like Tunisia and Egypt, a long period of social injustice in authoritarian regimes was the first historical condition; we can add also the presence for a long time, of invisible but active networks of protestation, and more formal social movements of political contestation who were repressed by these authoritarian regimes, etc.

In the same time – and this is my second point – the technological devices (mobile phones, laptops on hardware side / blogs, Facebook and Twitter on software side) appear to be efficient networking tools if there is a sort of coordination work assumed by nodes of the networks. Social media prompt new ways to think in common, new ways to organize social actions, new ways to decide collectively, to exchange information and emotions, new ways to develop a collective awareness and a social consciousness. By example, during the Arab Spring, a blood-soaked body of a protestor was immediately taken in photo, and that photo was instantaneously diffused through the networks. In short, the efficient uses of these tools can become a political catalyst having the capacity of revealing a social movement to itself.

I like the idea developed by Tarik Ahmed Elseewi (2011) of « a revolution of the imagination » permitted and brought by the uses of the new media. We have to pay attention to the fact that the uses of social media have « placed individuals (and groups of individuals) at the center of their own narratives in profound ways« . And Elseewi added that this « has led to the rejection of the tired, official narratives that have long dominated official mediated production in the Arab Middle East, and it continues to encourage Arabs to imagine themselves as subjects (…) of history. » (Elseewi, 2011: 1197). Continuer la lecture

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Internet et la capacité d’agir politiquement

Une journaliste du journal Métro (Montréal) m’a demandé de répondre à la question « Internet nous rend-il con? ». Voici la réponse que j’ai fournie, publiée dans l’édition du 8 août 2011:

Votre question me rappelait le titre d’un numéro de la revue Books lu l’an dernier. Aussi j’ai tapé la phrase « Internet rend-t-il bête? » dans mon moteur de recherche et j’ai obtenu près de 2 950 000 résultats en 18 centièmes de seconde. Nous voilà devant un premier constat intéressant : Internet nous place devant des montagnes d’informations. La question centrale c’est: « comment faire pour choisir, dans toute cette masse de messages, l’information qui convient, l’information qui répondra à ma question? ». Encore faut-il avoir une question… Beaucoup de découvertes sur Internet se font en effet à travers des activités d’exploration qui se déroulent au hasard des hyperliens rencontrés sur sa route d’internaute. Continuer la lecture

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La puissance d’agir d’une culture de la contribution

Le texte de la conférence que j’ai prononcé à Athènes le 26 mai 2011 – dans le cadre d’un colloque rendant hommage à Edgar Morin – est maintenant en ligne sur le site du MAUSS depuis le 29 juin 2011 :

http://www.journaldumauss.net/spip.php?auteur299

Extraits:

« Dans la société contemporaine, l’omniprésence d’Internet et des technologies numériques a suscité le surgissement de nouvelles pratiques de communication et d’échange marquées par les idéaux d’une culture participative et orientées vers un imaginaire de la contribution. Internet a ainsi vu naître au fil des ans une « culture de la contribution » dont les tenants ne semblent pas s’identifier aux logiques utilitaristes habituelles s’imbriquant dans des pratiques de concurrence et de compétition. Au contraire, les motivations affichées par les usagers contributeurs – des « amateurs » pour la majorité d’entre eux (Leadbeater & Miller 2004) – relèvent davantage du plaisir associé à faire partager une passion ou, parfois, de la recherche d’une reconnaissance symbolique auprès des pairs. Cette « culture de la contribution » devient ainsi la source possible de formes nouvelles d’une puissance d’agir (empowerment) parmi les utilisateurs de ces plateformes numériques. » Continuer la lecture

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Internet peut-il être un outil de libération?

Un intéressant Séminaire s’est tenu au Laboratoire Communication et Politique (LCP) du CNRS à Paris le 8 avril 2011. Ce fut une occasion de déconstruire l’idée stéréotypée, et largement véhiculée dans les médias, de l’existence de « révolutions 2.0 » qui seraient à l’origine du « printemps arabe ». Le sous-titre du Séminaire (organisé par Aurélie Aubert et Jamil Dakhlia) annonçait mieux les nuances des débats tenus pendant la journée : « Rôles, usages et limites des réseaux sociaux dans les soulèvements du monde arabe et en Iran ».

Je laisse à d’autres participants le soin de rédiger un compte-rendu détaillé de cette Journée. Je voudrais plutôt mettre en relief certaines idées exprimées et qui m’ont particulièrement interpellées. Dans le billet d’aujourd’hui, j’insisterai sur la question:

Internet peut-il être un outil de libération?

Plusieurs intervenants ont fait référence à l’ouvrage The Net Delusion: The Dark Side of Internet Freedom publié au début 2011 par le blogueur d’origine biélorusse Evgeny Morozov. Intéressé par la place d’Internet dans la politique internationale, cet auteur s’en prend à ceux qu’il appelle les « cyberutopistes » (une catégorie assez floue qui amalgame une série très large et très hétérogène d’acteurs). L’expression « cyberutopistes » désignerait un groupe de technologues naïfs qui ne verraient dans le Net qu’un instrument drapé de vertus émancipatrices. Selon Morozov, les « cyberutopistes » exagèrent le rôle libérateur joué par Internet dans les soulèvements arabes. Ce serait d’abord le chômage et la crise économique qui expliqueraient les mouvements de révolte. Quant à Internet, ce dispositif serait de plus en plus utilisé par les gouvernements autoritaires et les dictatures pour traquer et repérer les opposants, de manière à pouvoir les emprisonner ou du moins, les neutraliser. Continuer la lecture

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La création de la valeur économique en mode numérique

Je suis vivement intéressé par la question de la *création de la valeur économique* dans le mode de production contemporain fortement marqué par la présence des *technologies numériques*. Il me semble que nous pouvons identifier au moins deux caractéristiques singulières de ce mode de production numérique.

D’une part, le bien informationnel n’est pas tout à fait une marchandise comme les autres puisque je peux le vendre ou le donner et en même temps, je le conserve (exemple: je distribue un fichier mp3 mais il est toujours sur mon disque dur). D’autre part, Internet a généré au fil du temps une véritable « culture de la contribution » qui rend obsolète toute réflexion sociologico-économique qui ne prendrait en compte que les seules valeur d’usage et valeur d’échange pour saisir comment est créée la valeur économique dans le mode numérique. En ce sens, la « valeur de lien » suggérée par Jacques T. Godbout (Ce qui circule entre nous, Seuil, 2007) est intéressante pour cerner ce phénomène de la contribution cognitive en ligne (exemple: j’évalue / je commente un resto, un livre, un bien de consommation, etc. et je diffuse cette information via des plateformes internet). Les « collectifs en ligne » (appelés aussi – mais abusivement – « communautés virtuelles ») sont en quelque sorte un nouveau support social permettant de générer cette « valeur de lien ». Continuer la lecture

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WikiLeaks: l’idéologie de la communication en action

Voici le compte-rendu in extenso d’une entrevue accordée le 20 décembre 2010 au journaliste indépendant Vincent Rességuier. Des extraits de cette entrevue seront publiés dans le magazine Le Trente, organe de la Fédération professionnelle des journalistes du Québec (FPJQ).

WikiLeaks ou l’idéologie de la communication en action

 – Questions à Serge Proulx

WikiLeaks se présente comme une forme de journalisme citoyen ou journalisme participatif. Avec la publication des câbles diplomatiques américains, soit des documents qui ont été en quelque sorte dérobés, est-ce que l’on peut y voir une forme plus virulente du genre ?

Serge Proulx: Je n’emploierais pas spontanément les termes « journalisme citoyen » ou « journalisme participatif » pour décrire les actions du site WikiLeaks. Il s’agit d’un site dont l’objectif est de disséminer vers le grand public de l’information jusque-là cachée aux publics par les gouvernements ou par les grandes entreprises (informations secrètes ou « classifiées »). Le projet de WikiLeaks est de s’attaquer au pouvoir des États et des grandes corporations. Nous sommes ici davantage dans une tradition de pratiques hackers. Le site WikiLeaks est un site activiste plutôt que journalistique. D’ailleurs, Julian Assange, le fondateur de WikiLeaks, citoyen australien qui a 39 ans aujourd’hui, est devenu hacker dès l’âge de 16 ans: il avait piraté à l’époque le site de Nortel et ceux du Ministère américain de la Défense. À la même époque, il avait fondé le groupe des « subversifs internationaux ». Il a été l’objet en 1991 de 31 chefs d’accusation liés à des pratiques de piratage informatique, mais il a été libéré faute de preuves. Dans le cas du journalisme citoyen ou participatif, il s’agit plutôt de pratiques de production, de traitement ou de diffusion d’information qui se rapprochent plus directement de l’univers journalistique. Les journalistes citoyens sont des internautes qui ne sont pas des journalistes professionnels mais qui utilisent les outils du Web 2.0 pour développer des pratiques d’information et de communication alternatives. De simples utilisateurs participent ainsi de façon coopérative à la publication en ligne et au traitement d’une information de type journalistique. Continuer la lecture

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