Enfants, Ados, Adultes, Web… Pour une éducation critique au monde numérique

Conférence au CNAM, Paris, 18 novembre 2013  

Avec la dissémination d’Internet, la sphère publique a pénétré dans l’espace privé des enfants et des adolescents. Cet état de fait représente-t-il une menace ou plutôt une opportunité? La dernière décennie a vu émerger l’expression médiatique d’une « panique morale » entourant l’accès des enfants à Internet. Nous sommes placés devant le paradoxe des Digital Natives : les enfants et les ados sont construits discursivement comme « experts numériques » (Net Generation, Cyberkids) et en même temps, certaines autorités visent à les éloigner du Web. Ceci pose un défi à la gouvernance d’Internet: nous avons un devoir de protéger les enfants tout en ne les excluant pas du Web. De toute manière, les jeunes sont aujourd’hui des agents actifs du Web. En questionnant nos propres pratiques d’adultes, nous pouvons développer ensemble – jeunes et adultes – des points de vue critiques sur Internet et l’univers numérique. Une éducation critique au monde numérique passe par une sensibilisation des jeunes et des adultes aux cadrages cognitifs opérés par les plateformes sociotechniques du Web.



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Les enfants mutants surfent dans l’espace public : reconfigurations de l’enfance à l’aune du numérique

Conférence au Colloque « Enfants mutants. Révolution numérique et Variations de l’enfance » (Paris, 17-19 octobre 2013)

 

 

RÉSUMÉ

 

Depuis le 19e siècle, l’enfance a été associée d’abord à l’espace domestique, défini comme lieu privilégié d’expression de l’attachement des parents prenant soin de leurs enfants. L’enfance était contenue dans l’espace privé de la famille, ce lieu de première socialisation se prolongeant dans l’espace scolaire. L’enfant était par conséquent exclu de la sphère publique réservée aux adultes. À partir de l’Après-Guerre, mais surtout dans le dernier quart du 20e siècle, l’explosion des médias audio-visuels et numériques marque une rupture dans cette construction sociale de l’enfance. Avec la télévision, et de manière encore plus évidente en ce début de 21e siècle, sous l’emprise des réseaux socionumériques (RSN), l’enfant pénètre de plain-pied dans l’espace public. Cette évolution représente-t-elle une menace pour la sécurité des enfants? Des parents et des éducateurs le pensent. Cette situation représente-elle au contraire une ouverture vers de nouveaux possibles pour des reconfigurations dans la définition des droits et des devoirs de l’enfance? Comment l’enfant mutant fait-il l’expérience de l’espace public? De quelles manières compose-t-il avec la grammaire de ce « parler privé-public » caractéristique des nouveaux espaces numériques où la sphère de l’intime et du privé s’enchevêtre en permanence avec la sphère publique, et où les registres de l’opinion et de la rumeur se confondent souvent avec celui de l’information. Des analyses en provenance des sciences de l’éducation et des sciences de l’information et de la communication tentent d’explorer ces nouvelles avenues. Notre approche consistera à tracer d’abord un état de lieux en ces matières, à la lumière des mutations sociologiques et anthropologiques que semblent introduire l’emprise des médias numériques dans la vie quotidienne des jeunes. Nous proposerons ensuite quelques réflexions invitant à un recadrage de la question des reconfigurations de l’enfance à l’aune du numérique.

 

 

Bibliographie

 

Ariès, Philippe (1960), L’enfant et la vie familiale sous l’Ancien Régime, Plon, Paris.

Breton, Philippe et Serge Proulx (2012), L’explosion de la communication. Introduction aux sciences et pratiques de la communication, 4e édition, La Découverte, Paris.

Delcroix, E., J. Denouël et S. Proulx (2012), Les réseaux sociaux sont-ils nos amis? Éditions Le Muscadier, Paris.

Dudart, V. (2009), Facebook expliqué aux enseignants. Mais aux autres aussi…, MomiClic, Belgique, téléchargeable sur le site MomiClic

http://www.momiclic.be/spip.php?article672

Facer, Keri (2012), « After the moral panic? Reframing the debate about child safety online », Discourse : Studies in the Cultural Politics of Education, 33 (3), p. 397-413.

 

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Participer à l’ère numérique : une puissance d’agir fragile et paradoxale

Conférence inaugurale (São Leopoldo, Brazil, 8 avril 2013)

SOMMAIRE

Dans quelle société vivons-nous aujourd’hui ? Qu’est devenue la promesse de cette « société en réseaux » associée à la dissémination d’Internet ? Le temps est venu de formuler une critique systématique de cette idée de « société en réseaux » à l’aune des développements contemporains. Tout se passe comme si nous étions contraints de « participer » à l’ère numérique. Mais que veut dire « participer » d’un point de vue culturel et d’un point de vue politique? Dans quelles circonstances et à quelles conditions pouvons-nous prétendre au développement d’une véritable « culture de la participation »? Devant la multiplication des blogs et des réseaux socionumériques, quelles conséquences la prolifération de ces dispositifs sociotechniques peut-elle avoir pour le fonctionnement de la démocratie? Le surgissement des « médias sociaux » ne serait-il que le produit d’un « effet de mode » ou, au contraire, ces nouveaux médias sont-ils là pour rester? Une « culture du bavardage en ligne » occupe les jeunes et les moins jeunes. Les dispositifs numériques ont fait naître une obsession de la présentation de soi : chaque internaute agit sous la contrainte d’une injonction à un « marketing de soi », à une « audienciation de soi », c’est-à-dire que chaque usager cherche à parler à des « audiences » personnalisées (« publics en réseaux » ou « communautés ») de manière à gagner en réputation et en reconnaissance auprès de ses pairs.

Les espaces numériques souffrent d’une surcharge communicationnelle et informationnelle. Les internautes semblent éprouver une perte de repères solides pour bien cartographier l’information et pour pouvoir « faire sens » de tous ces messages qui circulent dans le cyberespace. Que veut dire « participer activement » au développement du monde avec les outils numériques? Cette question renvoie à l’identification des conditions nécessaires pour le déploiement d’une puissance d’agir citoyenne (empowerment) dans un monde fortement connecté. Nous proposerons un cadre pour penser une capacité d’agir distribuée entre acteurs aux compétences diverses mobilisées au gré des luttes et conjonctures (hétérarchie). Cette agentivité citoyenne s’appuie sur les différents moyens techniques disponibles dans une situation donnée, moyens mobilisés en association avec d’autres acteurs et d’autres collectifs. Dans un contexte de transformation de l’univers numérique (dispositifs plus intelligents, pouvoir invisible important des algorithmes ancrés dans les dispositifs, émergence des technologies numériques invisibles) où la puissance d’agir citoyenne apparaît fragile et paradoxale, le temps est venu de reconsidérer la dialectique de l’aliénation et de l’émancipation au temps d’un capitalisme cognitif, tout comme la problématique de l’appropriation individuelle et sociale des technologies de l’information et de la communication.

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Social media as tools of resistance: disseminating the voice of the multitude

Seattle     AoIR   Internet Research 12.0     October, 12th, 2011

Resistance and Technology Roundtable

Part 2: Leveraging Technologies of Resistance

Social media as tools of resistance: disseminating the voice of the multitude

I would like to say first why I’m not at ease with expressions like « Facebook Revolution » or « 2.0 Revolution ». These expressions reflect a determinist epistemology, a techno-determinist way of thinking suggesting that it is the 2.0 technology that is the very source of explanation of social transformation. Within that deterministic paradigm, for a social revolution to happen in a specific country, activists just have to implant Facebook and Twitter devices in that country, and the social revolution will happen at a moment or another. It’s not that simple!

The reasons why social revolts happen are numerous and complex, and the action of technology has to be put in a context where many explaining factors are to be taken in account. In countries like Tunisia and Egypt, a long period of social injustice in authoritarian regimes was the first historical condition; we can add also the presence for a long time, of invisible but active networks of protestation, and more formal social movements of political contestation who were repressed by these authoritarian regimes, etc.

In the same time – and this is my second point – the technological devices (mobile phones, laptops on hardware side / blogs, Facebook and Twitter on software side) appear to be efficient networking tools if there is a sort of coordination work assumed by nodes of the networks. Social media prompt new ways to think in common, new ways to organize social actions, new ways to decide collectively, to exchange information and emotions, new ways to develop a collective awareness and a social consciousness. By example, during the Arab Spring, a blood-soaked body of a protestor was immediately taken in photo, and that photo was instantaneously diffused through the networks. In short, the efficient uses of these tools can become a political catalyst having the capacity of revealing a social movement to itself.

I like the idea developed by Tarik Ahmed Elseewi (2011) of « a revolution of the imagination » permitted and brought by the uses of the new media. We have to pay attention to the fact that the uses of social media have « placed individuals (and groups of individuals) at the center of their own narratives in profound ways« . And Elseewi added that this « has led to the rejection of the tired, official narratives that have long dominated official mediated production in the Arab Middle East, and it continues to encourage Arabs to imagine themselves as subjects (…) of history. » (Elseewi, 2011: 1197).

One fascinating question – and this will be my third point – can be formulated in these terms: how can we explain the fact that a person comfortably seated in front of his/her screen decides at a moment to quit his/her house to join the collective on the street, to put herself in danger, taking the risk to be killed? In which conditions and how the political spark happens in the trajectory of an individual? We can speak here in terms of the process of politicization of an individual. Combined with some « media events » having strong political resonance (ex. the suicide of a desperate unemployed young), the social media are a part of that politicization process – giving the individuals the feeling and the conviction that they are not alone, that they are part of a social movement. The social media contribute to create a multitude of public microspheres where people talk and exchange, coordinate and organize actions. These microspheres are often heterogeneous in formats, contents and styles but as a whole likely to cause a political dissemination of the voice of the multitude.

I will conclude with a question concerning the political commitment of the younger generations in the era of social media. Do social media favour the re-emergence of new forms of political commitment? What do we mean if we suggest that the younger generations are sensitive to new forms of « commitment with and by the media »?

In western countries, from the eighties, with the reign of individualism and of neo-liberal ideology, the question of the political commitment of people tends to get weaker. Is it possible to make the hypothesis that, in the present historical period, with the multiplication of social media and in the context of the triple crisis (economic, social and ecological), we would see a re-emergence of new forms of political commitment in western countries? The current « Occupy Wall Street » social movement give us a flavour of the forms that political commitment can take these days.

Serge Proulx

October, 8th, 2011.

Reference:

Elseewi, Tarik Ahmed (2011), « A Revolution of the Imagination », International Journal of Communication, 5, p. 1197-1206.

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Internet et la capacité d’agir politiquement

Une journaliste du journal Métro (Montréal) m’a demandé de répondre à la question "Internet nous rend-il con?". Voici la réponse que j’ai fournie, publiée dans l’édition du 8 août 2011:

Votre question me rappelait le titre d’un numéro de la revue Books lu l’an dernier. Aussi j’ai tapé la phrase "Internet rend-t-il bête?" dans mon moteur de recherche et j’ai obtenu près de 2 950 000 résultats en 18 centièmes de seconde. Nous voilà devant un premier constat intéressant : Internet nous place devant des montagnes d’informations. La question centrale c’est: "comment faire pour choisir, dans toute cette masse de messages, l’information qui convient, l’information qui répondra à ma question?". Encore faut-il avoir une question… Beaucoup de découvertes sur Internet se font en effet à travers des activités d’exploration qui se déroulent au hasard des hyperliens rencontrés sur sa route d’internaute.

La question des critères de sélection des informations qui conviennent, est une question vitale pour ne pas mourir idiot dans l’univers Internet. Des amis, des proches, des parents, des journalistes, des enseignants qui pratiquent Internet peuvent agir comme des mentors pour guider les internautes, par exemple vers des communautés d’autres personnes intéressées par des questions d’intérêt commun. Je pense par exemple à des femmes en France réunies depuis plusieurs années autour du thème de la Naissance. Leurs échanges sur ces listes de discussion ont permis à ces femmes collectivement, d’apprendre plein d’infos et de trucs sur l’accouchement, la manière de soigner les bébés, etc.

Exemple d’une autre liste de discussion : des parents d’enfants autistes échangent depuis plusieurs années. Ces échanges en ligne à propos des comportements de leurs enfants, leur ont permis de se rendre compte collectivement que les diagnostics des psychiatres et psychanalystes (qui font autorité en France sur la question de l’autisme) n’étaient pas nécessairement les plus justes. Ces parents se sont réunis dans des lieux publics physiques, hors l’Internet, pour discuter des possibilités d’intervenir concrètement au niveau des politiques concernant la gestion sociale de l’autisme. On voit comment l’outil Internet, bien utilisé, peut contribuer à donner du pouvoir à des groupes d’individus jusque-là privés d’une capacité d’agir politiquement.

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La puissance d’agir d’une culture de la contribution

Le texte de la conférence que j’ai prononcé à Athènes le 26 mai 2011 – dans le cadre d’un colloque rendant hommage à Edgar Morin – est maintenant en ligne sur le site du MAUSS depuis le 29 juin 2011 :

http://www.journaldumauss.net/spip.php?auteur299

Extraits:

"Dans la société contemporaine, l’omniprésence d’Internet et des technologies numériques a suscité le surgissement de nouvelles pratiques de communication et d’échange marquées par les idéaux d’une culture participative et orientées vers un imaginaire de la contribution. Internet a ainsi vu naître au fil des ans une "culture de la contribution" dont les tenants ne semblent pas s’identifier aux logiques utilitaristes habituelles s’imbriquant dans des pratiques de concurrence et de compétition. Au contraire, les motivations affichées par les usagers contributeurs – des "amateurs" pour la majorité d’entre eux (Leadbeater & Miller 2004) – relèvent davantage du plaisir associé à faire partager une passion ou, parfois, de la recherche d’une reconnaissance symbolique auprès des pairs. Cette "culture de la contribution" devient ainsi la source possible de formes nouvelles d’une puissance d’agir (empowerment) parmi les utilisateurs de ces plateformes numériques."

(…)

"En me situant dans le paradigme de la complexité cher à Edgar Morin, je dirai que la forme sociale contribution ne relève ni complètement d’une logique du don, ni complètement d’une logique marchande. Nous serions ici dans une logique du "ni / ni" et simultanément dans une logique du "et / et", en ce sens que nous pourrions soutenir également que la forme contribution pourrait se définir comme étant à la fois don et transaction marchande. Sous l’angle de la logique marchande, la forme contribution doit chercher à définir sa spécificité à l’égard d’une domination de la figure d’Homo Oeconomicus. L’Homo Oeconomicus agit individuellement par intérêt calculé ; j’insiste sur la dimension individuelle (et individualiste) de cette figure qui a dominé et domine encore la pensée économique contemporaine. En effet, les "effets de réseaux" ne sont que très peu pris en compte dans la pensée économique libérale. Sous l’angle de la logique du don, et pour reprendre l’expression du sociologue Jacques T. Godbout, nous serions devant la figure alternative de l’Homo Donator. Le don suppose, comme l’a souligné Marcel Mauss, une relation de réciprocité avec une triple obligation (savoir donner, savoir recevoir, savoir rendre). Ce sont les rapports durables de réciprocité suggérés par l’Homo Donator qui constitueraient le fondement moral de la vie sociale dans de tels collectifs régis par le don. Une autre idée intéressante liée à la logique du don, c’est que le donateur n’est jamais complètement séparé de l’objet donné : le donateur habite en quelque sorte l’objet donné (Studer 2004)."

(…)

"La puissance d’agir émerge à travers le processus d’individuation des sujets humains et sociaux, avec le processus d’actualisation d’une force qui serait déjà là, dans l’être profond des hommes et des femmes, et qui réussirait finalement à s’épanouir davantage dans un tel contexte de déploiement et d’amplification d’une culture de la contribution – du moins, est-ce là notre hypothèse ambitieuse. Effectivement donc : puissance d’agir en tant que sujet et en tant que citoyen. Et comme le disait mon collègue Pierre Bouvier, cet univers Internet ouvre vers un nouvel espace de liberté. Avec le Web social, les utilisateurs des plateformes sont plongés dans une multiplicité de microsphères publiques numériques, plurielles, hétérogènes. Or, qu’en est-il des formes de l’agir politique dans un tel contexte ? Je pense que cette problématique pose effectivement la question suivante susceptible d’éclairer sous un nouvel angle le problème de la démocratie Internet : est-ce qu’un tel engagement des utilisateurs dans cet univers de la "participation médiatique" pourrait se transformer à plus ou moins longue échéance, et devenir éventuellement une véritable "participation politique" ?"

"Il y a toute une réflexion à faire sur le "printemps arabe" dans ce contexte. Je dirais qu’ici la question de fond c’est la question de ce qui peut faire "étincelle" pour embraser le mouvement social. Qu’est-ce qui fait qu’à un moment donné, ces "mouvements médiatiques" deviennent finalement un mouvement social et politique ? En d’autres mots, qu’est-ce qui peut déclencher le mouvement collectif ? Et, bien sûr, je ne pense pas que l’étincelle se trouve à l’intérieur de l’univers médiatique. Je pense que l’étincelle est plutôt liée à des mouvements d’indignation devant des situations d’injustice et de domination, et qui sont vécues profondément en tant que telles. À un moment donné, ces situations vécues deviennent insupportables pour les sujets-citoyens. Ces derniers réclament alors reconnaissance et dignité."

"Une réflexion reste à faire sur les conditions qui provoquent l’étincelle : à quel moment et à quelles conditions peuvent s’effectuer les mouvements collectifs de déplacement d’une posture relativement confortable de "devant l’écran" à des prises de risque – pouvant aller jusqu’à mettre sa propre vie en jeu – dans des manifestations collectives se déroulant dans des lieux publics physiques. Je pense qu’il y a là une réflexion importante à faire pour penser l’articulation entre mouvements sociaux et usages des plateformes numériques. Maintenant, effectivement, au niveau de l’étude de cas que nous menons au LabCMO (avec Mary Jane Kwok Choon) sur l’usage de Facebook par deux ONG de l’île Maurice, je me pose la question de l’articulation entre mise en visibilité et acquisition de pouvoir dans l’espace public. Dans le fond, dans quelle mesure est-ce qu’un accroissement de visibilité signifie vraiment un accroissement de pouvoir pour un collectif ou un mouvement social ? La visibilité médiatique pour un mouvement social ne serait-elle qu’une illusion de pouvoir ? (Thompson 2000 ; Voirol 2005). Encore une fois, il y a lieu d’approfondir la réflexion pour éventuellement identifier sous quelles conditions l’accroissement de la visibilité médiatique d’un mouvement social peut faire pouvoir."

Serge Proulx

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Internet peut-il être un outil de libération?

Un intéressant Séminaire s’est tenu au Laboratoire Communication et Politique (LCP) du CNRS à Paris le 8 avril 2011. Ce fut une occasion de déconstruire l’idée stéréotypée, et largement véhiculée dans les médias, de l’existence de « révolutions 2.0″ qui seraient à l’origine du « printemps arabe ». Le sous-titre du Séminaire (organisé par Aurélie Aubert et Jamil Dakhlia) annonçait mieux les nuances des débats tenus pendant la journée : « Rôles, usages et limites des réseaux sociaux dans les soulèvements du monde arabe et en Iran ».

Je laisse à d’autres participants le soin de rédiger un compte-rendu détaillé de cette Journée. Je voudrais plutôt mettre en relief certaines idées exprimées et qui m’ont particulièrement interpellées. Dans le billet d’aujourd’hui, j’insisterai sur la question:

Internet peut-il être un outil de libération?

Plusieurs intervenants ont fait référence à l’ouvrage The Net Delusion: The Dark Side of Internet Freedom publié au début 2011 par le blogueur d’origine biélorusse Evgeny Morozov. Intéressé par la place d’Internet dans la politique internationale, cet auteur s’en prend à ceux qu’il appelle les « cyberutopistes » (une catégorie assez floue qui amalgame une série très large et très hétérogène d’acteurs). L’expression « cyberutopistes » désignerait un groupe de technologues naïfs qui ne verraient dans le Net qu’un instrument drapé de vertus émancipatrices. Selon Morozov, les « cyberutopistes » exagèrent le rôle libérateur joué par Internet dans les soulèvements arabes. Ce serait d’abord le chômage et la crise économique qui expliqueraient les mouvements de révolte. Quant à Internet, ce dispositif serait de plus en plus utilisé par les gouvernements autoritaires et les dictatures pour traquer et repérer les opposants, de manière à pouvoir les emprisonner ou du moins, les neutraliser.

Morozov trace un portrait largement caricatural: les dissidents politiques à l’origine des soulèvements arabes et qui ont utilisé l’infrastructure Internet, les blogs, les réseaux socionumériques, Twitter et les téléphones mobiles pour se parler, communiquer, se concerter, échanger des informations pratiques, s’organiser, se coordonner ne sont pas aussi naïfs que Morozov veut bien le croire. Il me semble que cela tombe sous le sens: le dispositif Internet est d’abord un instrument, un ensemble d’outils extrêmement utiles et efficaces pour assurer la coordination du mouvement social. La Toile a permis à la jeunesse des pays arabes d’échanger rapidement des opinions et des arguments politiques dans de multiples microsphères publiques, hétérogènes, polyvalentes. Ces échanges multiples, rapides, transfrontières ont suscité les soulèvements à travers l’amplification d’une opinion publique qui était déjà présente dans la dissidence, par exemple dans la militance au nom des droits de l’Homme.

Vouloir absolument opposer une fonction « libératrice » et une fonction « d’oppression » de la technologie Internet relève d’une pensée déterministe qui s’avère encore plus simpliste que la soi-disant naïveté des « cyberutopistes » dénoncée par Morozov. Ensuite, la situation est différente dans chaque pays: Tunisie, Égypte, Lybie, Iran, Soudan, Chine, Russie… Il apparaît nécessaire de produire des analyses situées et précises pour chaque pays. Morozov a choisi d’insister sur les pratiques de récupération des médias sociaux par les gouvernements autoritaires et les dictatures. Ces pratiques de surveillance ouvrent sur de nouvelles manières de censurer les dissidents (la censure deviendrait « personnalisée » dans un tel contexte de traçage sophistiquée) et de produire des messages ciblés de propagande. C’est évident que cette dimension n’est pas négligeable et qu’elle doit être prise en compte dans l’analyse de la place d’Internet dans le contexte géopolitique actuel. Mais cet éclairage analytique sur cette dimension oppressive du dispositif ne doit pas faire oublier les capacités émancipatrices citoyennes avec lesquelles les pratiques du dispositif Internet peuvent entrer en résonance. Lire la critique des thèses de Morozov par l’activiste canadien Cory Doctorow

Serge Proulx

Le 13 avril 2011.

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La création de la valeur économique en mode numérique

Je suis vivement intéressé par la question de la *création de la valeur économique* dans le mode de production contemporain fortement marqué par la présence des *technologies numériques*. Il me semble que nous pouvons identifier au moins deux caractéristiques singulières de ce mode de production numérique.

D’une part, le bien informationnel n’est pas tout à fait une marchandise comme les autres puisque je peux le vendre ou le donner et en même temps, je le conserve (exemple: je distribue un fichier mp3 mais il est toujours sur mon disque dur). D’autre part, Internet a généré au fil du temps une véritable "culture de la contribution" qui rend obsolète toute réflexion sociologico-économique qui ne prendrait en compte que les seules valeur d’usage et valeur d’échange pour saisir comment est créée la valeur économique dans le mode numérique. En ce sens, la "valeur de lien" suggérée par Jacques T. Godbout (Ce qui circule entre nous, Seuil, 2007) est intéressante pour cerner ce phénomène de la contribution cognitive en ligne (exemple: j’évalue / je commente un resto, un livre, un bien de consommation, etc. et je diffuse cette information via des plateformes internet). Les "collectifs en ligne" (appelés aussi – mais abusivement – "communautés virtuelles") sont en quelque sorte un nouveau support social permettant de générer cette "valeur de lien".

Ce que je trouve fascinant c’est que plusieurs de ces "dons de commentaires" ou de ces "dons d’information" sont pratiquement anonymes, donc ils n’appellent pas de contre-partie directe. Ce sont des dons pour le plaisir, des dons qui sont faits simplement pour le plaisir d’appartenir à un collectif (qui pratique l’échange). D’ailleurs, de manière plus ou moins engagée : il y aurait une répartition / oscillation des contributeurs entre un pôle de "l’engagement communautaire" où le contributeur se sentirait plus engagé au regard de la finalité affichée du collectif, et un pôle du "simple plaisir d’être connecté en réseau" où le contributeur laisserait son don d’information mais en ne s’identifiant que faiblement aux objectifs de la plateforme. C’est ici un contributeur nomade qui croise telle ou telle plateforme au fil du hasard de ses explorations.

Cordialement

Serge Proulx

25 février 2011

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WikiLeaks: l’idéologie de la communication en action

Voici le compte-rendu in extenso d’une entrevue accordée le 20 décembre 2010 au journaliste indépendant Vincent Rességuier. Des extraits de cette entrevue seront publiés dans le magazine Le Trente, organe de la Fédération professionnelle des journalistes du Québec (FPJQ).

WikiLeaks ou l’idéologie de la communication en action

 - Questions à Serge Proulx

- WikiLeaks se présente comme une forme de journalisme citoyen ou journalisme participatif. Avec la publication des câbles diplomatiques américains, soit des documents qui ont été en quelque sorte dérobés, est-ce que l’on peut y voir une forme plus virulente du genre ?

Serge Proulx: Je n’emploierais pas spontanément les termes "journalisme citoyen" ou "journalisme participatif" pour décrire les actions du site WikiLeaks. Il s’agit d’un site dont l’objectif est de disséminer vers le grand public de l’information jusque-là cachée aux publics par les gouvernements ou par les grandes entreprises (informations secrètes ou "classifiées"). Le projet de WikiLeaks est de s’attaquer au pouvoir des États et des grandes corporations. Nous sommes ici davantage dans une tradition de pratiques hackers. Le site WikiLeaks est un site activiste plutôt que journalistique. D’ailleurs, Julian Assange, le fondateur de WikiLeaks, citoyen australien qui a 39 ans aujourd’hui, est devenu hacker dès l’âge de 16 ans: il avait piraté à l’époque le site de Nortel et ceux du Ministère américain de la Défense. À la même époque, il avait fondé le groupe des "subversifs internationaux". Il a été l’objet en 1991 de 31 chefs d’accusation liés à des pratiques de piratage informatique, mais il a été libéré faute de preuves. Dans le cas du journalisme citoyen ou participatif, il s’agit plutôt de pratiques de production, de traitement ou de diffusion d’information qui se rapprochent plus directement de l’univers journalistique. Les journalistes citoyens sont des internautes qui ne sont pas des journalistes professionnels mais qui utilisent les outils du Web 2.0 pour développer des pratiques d’information et de communication alternatives. De simples utilisateurs participent ainsi de façon coopérative à la publication en ligne et au traitement d’une information de type journalistique.

Dans le cas de WikiLeaks, il y a évidemment une articulation avec l’univers journalistique mais le site constitue en quelque sorte une première source d’informations qui seront ensuite traitées et filtrées par des journalistes professionnels ou encore, par des amateurs. En décembre 2006, WikiLeaks diffuse son premier document (signé par un chef rebelle somalien) ; en mars 2008, le site diffuse la vidéo jusque là tenue secrète d’une attaque de soldats américains en Irak qui avait fait dix-huit morts en juillet 2007, dont deux journalistes de l’agence Reuters. Puis, en 2009 et 2010, le site acquerra une notoriété mondiale en diffusant les récits de soldats américains stationnés en Irak et en Afghanistan. Jusque-là, WikiLeaks cherchait à assumer seul les activités de filtrage et de contrôle des informations mais déjà le site avait contacté des journaux connus et crédibles pour participer aux activités de contrôle et d’authentification des informations.

Avec l’annonce de la diffusion des 251 287 télégrammes diplomatiques en novembre 2010, la très grande quantité des informations a obligé WikiLeaks à modifier ses méthodes de travail. Il a donc confié à cinq grands quotidiens réputés internationalement, la tâche de "donner du sens" à ces informations. Ces quotidiens (Le Monde ; The New York Times ; The Guardian ; Der Spiegel ; El Pais) ont pu ainsi regrouper les informations par thèmes et confier à des journalistes professionnels spécialisés sur ces thèmes, la tâche de filtrer, choisir et traiter systématiquement les informations retenues afin de pouvoir leur donner le meilleur contexte d’interprétation possible. Il va sans dire qu’au fur et à mesure de leur diffusion sur la Toile, les citoyens ordinaires qui le souhaitent peuvent aussi choisir de lire directement les câbles sans passer par le travail de médiation des journalistes professionnels. Du côté de ces derniers, nous sommes devant l’émergence d’une forme nouvelle de journalisme, partiellement distincte du journalisme d’investigation tout en s’en rapprochant: le "journalisme de données" (data journalism) qui consiste à analyser systématiquement de très grandes bases de données. Il s’agit d’une nouvelle forme de journalisme d’investigation du fait de la très grande quantité d’informations qu’il est nécessaire de traiter.

- Que pensez-vous de la collaboration entre journalistes traditionnels et « journalistes citoyens » ?

Serge Proulx: Encore une fois, il s’agit d’une articulation nouvelle entre d’un côté, des activistes de l’internet qui, agissant au nom d’une idéologie de la transparence, diffusent des informations tenues jusque-là secrètes au nom de la raison d’État, et de l’autre côté, des journalistes professionnels appartenant à des quotidiens réputés et qui ont accepté de faire le travail de filtrage et d’interprétation des informations. Il me semble que cette articulation propose le meilleur des deux mondes: l’accès libre à des informations cachées et un traitement journalistique professionnel qui assure une crédibilité solide au processus.

- Est-ce qu’il y a des éléments qui vous permettent d’imaginer l’avenir de cette collaboration entre journalistes professionnels et journalistes citoyens (qui se font eux-mêmes le relais de citoyens) ?

Serge Proulx: Je pense que les sites publics de diffusion d’informations secrètes vont se multiplier dans un proche avenir. Il y avait déjà depuis 1996 le site Cryptome.org ayant une vocation analogue à WikiLeaks, mais qui n’a pas connu la même notoriété. L’année 2011 verra la création définitive et l’expansion du site OpenLeaks qui, prétendent ses fondateurs (des dissidents de WikiLeaks), sera davantage transparent et plus démocratique dans son fonctionnement que le site de Julian Assange. Ces nouveaux sites réussiront sans doute à diffuser des informations secrètes et inattendues tenues jusqu’ici cachées non seulement par les gouvernements et leurs armées, mais aussi par de grandes bureaucraties et par de grandes entreprises. Je pense en particulier aux grandes banques qui deviennent de plus en plus la cible privilégiée des activistes dans un contexte de domination du capitalisme financier à l’échelle mondiale. Cette domination transnationale des banques est fondée sur des pratiques de spéculation qui sont favorisées par le recours systématique aux technologies numériques et à des algorithmes mathématiques sophistiqués (à la source des "produits dérivés" notamment). Le fait que ces pratiques spéculatives soient ancrées dans l’univers numérique ouvre la porte à des fuites informatiques éventuelles qui pourraient s’avérer potentiellement subversives en regard du système économique mondial. Dans ce contexte, le rôle critique des journalistes pourrait devenir névralgique et en même temps de plus en plus difficile à tenir dans le contexte du mouvement toujours plus grand de privatisation et de concentration des entreprises de presse.

- D’ailleurs, faut-il voir Wikileaks comme des potentiels spécialistes du « crowdsourcing », (Julian Assange parle de “service de renseignement du peuple”) ?

Serge Proulx: Le fonctionnement de Wikileaks opère effectivement selon une logique du crowdsourcing. Le site invite quiconque possédant un accès à des informations privilégiées ou secrètes, à verser ces informations sur le site. Le site devient un véhicule, un média, favorisant une dissémination systématique de ces informations secrètes auprès des publics les plus larges, une fois ces informations vérifiées et authentifiées.

- Selon vous, les journalistes doivent-ils s’inquiéter ou se réjouir de l’existence de sites comme Wikileaks ?

Serge Proulx: Je pense avoir montré que cette nouvelle articulation entre activistes de l’internet et journalistes professionnels constitue une "combinaison gagnant / gagnant" pour les deux groupes d’acteurs. Cette articulation nouvelle constitue un dispositif intéressant pour assurer une meilleure circulation de l’information dans les sociétés démocratiques.

- En tant qu’outil, Internet offre-t-il plus de possibilités que les moyens utilisés jusqu’ici par les citoyens qui veulent diffuser des informations confidentielles ou secrètes ?

Autrement dit, le « crowdsourcing » peut-il connaître une période de prospérité grâce à Internet ?

Serge Proulx: Il est fort probable que ces pratiques de dévoilement d’informations secrètes risquent de connaître une expansion du fait des grandes facilités du dispositif Internet pour disséminer sans régulation des informations à l’échelle planétaire. Les mécanismes de régulation restent limités sur la Toile. Ce qui surgit dans l’univers Internet ce sont davantage des pratiques d’autorégulation, les internautes étant très nombreux à réagir et à corriger les informations qui leur paraissent fausses ou non fondées. Pensons à l’encyclopédie en ligne Wikipédia par exemple. Internet devient le lieu virtuel d’où surgissent de multiples microsphères publiques, plurielles de par leur forme, hétérogènes de par leurs postures idéologiques. Ces microsphères virtuelles deviennent des espaces de discussion, d’échange et d’argumentation qui prolongent les lieux habituels de discussion politique (famille, cafés, bureaux, collèges et universités). Tant qu’il n’y aura pas d’instances politiques précises assurant une gouvernance transnationale de l’économie mondialisée — et nous semblons très éloignés de cette éventualité — la Toile aura de beaux jours devant elle. Il semble très difficile en effet, voire impossible, de réguler Internet à l’échelle mondiale.

- Dans votre ouvrage « L’explosion de la communication à l’aube du XXIe siècle » (Boréal, 2002, p. 327 et suivantes), vous parlez de l’alliance idéologique entre libéraux et libertaires. Parmi les conséquences que vous anticipez, celle relevant d’un désir d’avoir un maximum d’informations accessibles librement et gratuitement sur la toile, quelles soient d’ordre privé ou public, dans les domaines politique, diplomatique, commercial, etc. Vous parlez aussi « d’apologie de la libre circulation des informations ».

            – Pouvez-vous nous expliquer ce contexte ?

- Wikileaks entre-t-il dans cette conception particulière de l’information ?

            – L’existence de Wikileaks est-elle en partie légitimée par ce courant de pensée ?

Serge Proulx: L’utopie fondatrice d’Internet — partagée à la fois à l’époque par les jeunes hackers et par les scientifiques universitaires qui inventaient de manière conjointe le dispositif sociotechnique — consistait en une utopie de la communication, coïncidant avec ce désir d’avoir un accès libre et gratuit à un maximum d’informations sur la Toile, que ces infos relèvent de n’importe quel domaine des savoirs. En 1989, lors de la première publication de l’ouvrage que vous mentionnez, écrit en tandem avec mon collègue Philippe Breton, nous avions formulé l’hypothèse que l’ancrage idéologique de cette pensée utopique consistait en une "idéologie de la communication" qui allait chercher son inspiration à la fois du côté de la Côte Est des États-Unis avec la cybernétique de Norbert Wiener et du côté de la Côte ouest américaine à travers les mouvements des contre-cultures californiennes. En 1995, deux chercheurs londoniens, Richard Barbrook et Andy Cameron, publièrent un texte décrivant ce qu’ils appelèrent "l’idéologie californienne". Celle-ci coïncide avec ce que nous avions appelé l’ "idéologie de la communication". L’ "idéologie californienne" ayant émergé dans les années soixante et soixante-dix autour de la Baie de San Francisco, combinait à la fois la pensée systémique et cybernétique, un parti pris politique anti-autoritaire et anti-étatique, fruit d’une alliance paradoxale entre libertaires et néolibéraux, de même qu’une adhésion sans bornes à un déterminisme technique prenant la forme d’une croyance dans le fait que c’est la libre circulation de l’information assurée par les technologies informatiques qui constituerait la pierre angulaire de tout projet de transformation en profondeur de la société.

Je dirais qu’aujourd’hui Google, Facebook et WikiLeaks constituent les figures les plus achevées — quoiqu’en perpétuelles modifications — de cette idéologie californienne de la communication.

- Dans le même ouvrage, vous estimez que le développement d’Internet peut être lié à une soif intense de transparence, notamment en termes politiques.

-  Pouvez-vous nous expliquer ce contexte ?

- De votre point de vue, comment devons nous situer WikiLeaks par rapport à cette volonté grandissante de transparence ?

Serge Proulx: L’une des dimensions constitutives de l’idéologie de la communication est précisément liée à cette soif de transparence politique. Internet a été fondé autour d’un projet de libre circulation de l’information, cet accès accru aux sources d’information suscitant par le fait même un mouvement des forces organisées de la société civile vers une demande de plus en plus forte de transparence sociale quant au fonctionnement des gouvernements et des grandes bureaucraties. À travers l’omniprésence de reportages médiatiques sur les diverses facettes du pouvoir, les citoyens des sociétés démocratiques en viennent petit à petit à prendre conscience des nombreuses stratégies du secret et des tactiques d’opacité qui sont mobilisées par les gouvernements et les grandes organisations (comme les banques par exemple) pour maintenir leur hégémonie sur les collectivités. L’ensemble des activités du site WikiLeaks s’effectue ainsi au nom de cette demande de transparence à l’égard du fonctionnement du pouvoir, demande qui trouve une résonance auprès des publics citoyens. WikiLeaks adresse en quelque sorte aux personnels politiques une injonction à la transparence politique.

En même temps, il faut bien voir que le fonctionnement des collectifs au niveau de la sphère publique ou la bonne marche de nos interactions quotidiennes dans la sphère privée ne pourraient fonctionner dans un régime de transparence totale. Le maintien de rapports sociaux harmonieux suppose l’existence de zones respectives de secret dans la gestion des relations humaines. Ainsi, les relations diplomatiques entre pays amis ou entre pays adverses exigent qu’une partie de la communication s’effectue sous le saut du secret. Idem pour la gestion des relations interpersonnelles qui exige le maintien de zones d’intimité intrapersonnelle.

L’idée d’une planète qui fonctionnerait en complète transparence est une idée dysfonctionnelle et utopique. Mais cela ne veut pas dire pour autant que les citoyens doivent accepter passivement l’opacité grandissante dans laquelle ils se trouvent placés par les États et les grandes organisations. En ce sens, l’événement WikiLeaks a entraîné une prise de conscience salutaire quant au fonctionnement encore trop opaque du pouvoir dans les sociétés démocratiques. Paradoxalement, je pense que l’événement WikiLeaks entraînera un resserrement du contrôle gouvernemental des pratiques de secret et d’opacité en matière de gouvernance et de géopolitique.

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